12 Mar 2011 |
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Un soir de décembre 1954, un certain Julien Gris pénètre dans la salle enfumée des Trois baudets, le cabaret déjà mythique du boulevard de Clichy, pour voir Boris Vian. Il assiste, fasciné, au spectacle du tonitruant jazzman écrivain. Le timide Julien Gris se pique d’écrire des chansons. Lui aussi voudrait que l’harmonique et la littérature copulent en musique. Ses références sont moins surréalistes que celles de Vian. Il est un indécrottable romantique. Ses textes sont trempés dans une mélancolie baudelairienne. Ils portent l’obsession des automnes, des amours et des vies qui se terminent mal. Ils s’intitulent « J’ai le corps damné par l’amour » ou « J’ai broyé du noir ». Le « Julien » de son pseudonyme est emprunté au Sorel stendhalien. Mais son vrai nom est Lucien Ginsburg. La somme que consacrent Loïc Picaud et Gilles Verlant à l’œuvre de Gainsbourg (*) se présente comme une dissection minutieuse de son répertoire, chanson par chanson. La lecture en est absolument passionnante, pour quiconque voudrait apercevoir les coulisses du spectacle gainsbourgien. Entre autre chose, et pour ce qui nous intéresse, on voit clairement que, sous les arrangements pointus et les lignes mélodiques astucieuses, s’y déploie une véritable ambition littéraire. Dès les premières compositions, la manie du jeu de mot fleurit sur sa langue de poète. Dans « les Mots inutiles », il écrit : «Les mots d’esprits laissent incrédules/ Car le cœur est trop animal/ Mieux qu’apostrophe et point-virgule/ Il a compris le point final.» C’est certes un peu lourdaud. Même les meilleures plumes commencent par cracher des pâtés d’encre. Ginsburg met son talent au service de Michèle Arnaud, qu’on appelle « l’intellectuelle ». Il lui écrit des textes astucieusement tournés, taillés pour les caboulots monmartrois (« la Recette de l’amour fou », « Douze belles dans la peau ») où se pressent les belles âmes des milieux lettrés. Son premier album, « Du chant à la Une », est accompagné d’une présentation de Marcel Aymé. La misogynie radicale de ses chansons lui vaut d’être comparé à Octave Mirbeau. Le succès n’est pas au rendez-vous, mais les critiques glosent sur les références à Sade, Poe ou Baudelaire. Gainsbourg devient un crooner intello, à une époque où les chanteurs ne peuvent séduire – notamment la presse – qu’en soumettant leur art à l’autoritas de la République des Lettres. La poésie du XIXème siècle habille sa désespérance d’après-guerre. Malgré les élisions qu’il se permet, sa métrique et ses enchâssements de rimes sont impeccables. Baudelaire est omniprésent (« l’Anthracite », « les Goémons »). Le jeune chanteur fiévreux, lorsqu’il entre en studio à court de texte, prend l’habitude d’adapter les romantiques – Musset, Nerval, Hugo, Arvers. Le « Canard enchaîné » ricane de ce clacissisme. Des années plus tard, la presse se moquera de ses provocations d’épave hantée par la pornographie. On a toujours une bonne raison de déplaire aux journalistes. Source et suite sur http://bibliobs.nouvelobs.com/ |



